Une demande de classement pour faire reconnaître la valeur patrimoniale de la Bennett a été déposée au Ministère de la culture et des communications du Québec par un groupe de citoyens de Chambly. Ils nous ont permis de reproduire ici l’argumentaire de la demande.

Historique du bien

La demande concerne le plus ancien bâtiment du site de l’ancienne Bennett Fleet dont voici l’histoire.

Dans la seconde moitié du 19e siècle, plusieurs industries s’installent à Chambly. La proximité de Montréal et des États-Unis, les voies de navigation (Canal de Chambly et rivière Richelieu), la présence du chemin de fer et l’installation d’un barrage hydroélectrique, en font un site enviable.

En bordure des rapides de Chambly, qui fournissent de l’énergie pour les moulins, puis de l’électricité, on trouve ainsi un complexe meunier, une filature de laine, une usine de coton, une manufacture de papier, etc. Le gruau et le tweed de Chambly s’exportent à l’international. En 1899 : « la Chambly Cotton Co. devient une des premières entreprises électrifiées »[1] au Canada.

C’est dans ce contexte que la compagnie Bennett, d’abord connue comme Canadian Leatherboard, s’installe à Chambly en 1912 sous la direction de Charles J. Prescott. La compagnie, qui produit des composantes de chaussure (talons, semelles), s’installe dans les vieilles usines Willet en bordure des rapides; ces bâtiments brûlent en 1918 ou 1919[2]. Un parc municipal, le parc des Rapides, occupe aujourd’hui ce site.

Usines installées sur l’actuel Parc des rapides

Le site actuel, situé à quelques centaines de mètres au sud du premier, toujours en bordure du Richelieu, est bâti dans la foulée. Le bâtiment principal – le plus ancien et celui visé par cette demande de classement – date de 1919 ou 1920[3] : « Les plans sont réalisés par la firme d’ingénieurs et d’architectes T. Pringle & Son Limited, noyau de la plus ancienne firme d’ingénieurs au Canada. »[4] On leur doit aussi l’ancien édifice de The  Gazette (Montréal), l’édifice de l’Associated Screen News Limited (Westmount), et l’édifice de BAnQ Rosemont-La Petite-Patrie (Montréal). La firme construit aussi des usines à Trois-Rivières, Valleyfield, Magog et Shawinigan en plus de concevoir le plan urbain de cette dernière ville. « La firme Pringle and Son était reconnue pour l’efficacité de ses méthodes d’utilisation du béton armé pour la structure et se distinguait par son style architectural plus traditionnel, caractérisé par des entrées géométriques et par l’utilisation de la brique. »[5]

L’édifice central de la Bennett est tout en longueur, en brique rouge et béton armé, il compte trois étages et est parallèle à la rue Bourgogne et à la rivière Richelieu. Plusieurs annexes et bâtiments sont ajoutés au site au fil de son développement jusqu’au début des années 1990, dont :

1936 -Entreposage

1945 – Débarcadère ferroviaire

1957 – Administration

1992 – Débarcadère + Entreposage[6]

La compagnie occupe aussi, à partir de 1945, et pendant près d’un demi-siècle, le bâtiment situé au 1691, avenue Bourgogne, connu alors comme la « Petite Bennett ». Ce bâtiment n’a pas été construit pour un usage industriel. C’est d’abord une résidence privée puis un magasin général.[7] En 1990, il a été acquis par la Ville de Chambly et a servi de bibliothèque municipale jusqu’en 2019; il devrait accueillir un musée de l’histoire de Chambly en 2021.

En juin 1976, la compagnie est vendue à Ralph G. Fleet, et prend le nom de Bennett Fleet. En 2003, Gilles Lussier en devient copropriétaire. À la suite du décès de M. Fleet  en 2011, M. Lussier reste seul propriétaire. Il détient encore la raison sociale de l’entreprise selon le Registraire des entreprises du Québec.

La Bennett emploiera des centaines de travailleurs de Chambly pendant trois générations. Ils produisent des composantes de cuir, puis de textile, de plastique, et de  carton, un travail souvent difficile, mais essentiel à plusieurs secteurs commerciaux (chaussure, automobile, emballage). La compagnie essaime et compte bientôt onze usines à Québec, Montréal, Granby, et Louiseville, entre autres. Pendant près de cent ans : « Cette compagnie constitue donc un des moteurs industriels de la ville et de la province. »[8] Elle décline au début des années 2000. L’usine de Chambly est fermée et vendue aux enchères en septembre 2013 pour 1,2M$ à Constructions Bâtiments Québec, qui en est toujours propriétaire.

Raisons qui vous incitent à faire une demande de classement

Il y a urgence à protéger le bâtiment sur le site, car il est menacé de démolition pour faire place à un développement résidentiel de 400 unités de logement dans des bâtiments de six étages du promoteur Groupe Sélection. Ce projet est évoqué pour la  première fois dans les médias locaux en avril 2019.[9]

En juillet 2020, une demande de démolition[10] faite par Groupe Sélection, qui n’est pas encore le propriétaire du site, a fait l’objet d’une séance publique du comité de démolition de la Ville de Chambly. Douze citoyens se sont opposés à la démolition lors de la consultation. Face à l’opposition citoyenne, le comité a suspendu sa décision et la Ville a demandé une contre-expertise auprès d’une firme spécialisée en patrimoine bâti; ses résultats ne sont pas encore connus [note : la contre-expertise été rendue publique depuis]. Durant l’été 2020, 1261 personnes ont de plus signé une pétition[11] lancée par une citoyenne du Vieux-Chambly pour  s’opposer à la démolition de l’usine.

Plusieurs citoyens ont exprimé le souhait que le site et les bâtiments soient acquis par la Ville afin d’être restaurés, et qu’ils puissent servir à la communauté, par exemple en accueillant des organismes communautaires qui font face à des besoins criant de locaux, ou encore en devenant un point de service pour la très fréquentée piste cyclable qui longe le  canal historique de Chambly.

La Bennett vue de la piste cyclable du Canal de Chambly

L’ancienne usine Bennett Fleet fait partie de l’Inventaire patrimonial révisé de la Ville de Chambly 2017, fiche no 94 où l’on indique une intégrité architecturale moyenne et un intérêt patrimonial supérieur[12]. L’usine Bennett Fleet figure également dans l’Inventaire de la MRC Vallée-du-Richelieu et on lui attribue une « valeur d’usage », c’est-à-dire une attribution à un édifice qui possède une fonction rare ou distinctive[13].

Rappelons que Chambly voit depuis quelques années son patrimoine bâti disparaître peu à peu. Tous se souviennent du cas très médiatisé de la maison Boileau démolie en 2018. La démolition récente du 13-15 Lafontaine, site du premier marché public de la ville, sans même procéder aux fouilles archéologiques pourtant recommandées dans une expertise, a aussi soulevé la colère des citoyens.

Nous procédons à cette demande comme un des derniers recours pour sauver « la Bennett » comme elle est connue à Chambly.

Intérêt du bien qui justifierait son classement ou sa reconnaissance

L’usine de la Bennett Fleet est la dernière trace de plus de 150 ans de vie industrielle du XIXe et XXe siècle qui subsiste à Chambly. Elle contribue à rappeler cette partie encore mal connue de l’histoire de cette ville de 355 ans qu’on voit aujourd’hui plutôt comme une banlieue champêtre et aisée. Sa disparition modifierait profondément la topographie de Chambly et la vie du quartier à proximité.

Du point de vue régional, elle est aussi l’unique trace d’une usine dans la vallée du Richelieu.

-Importance historique :

La Bennett Fleet est la dernière usine de cartons pour chaussures en Amérique du Nord qui subsiste au Québec. En 1920, Bennett Limited avait son siège social à Chambly Canton et y produisait 16 tonnes de produits par jour.[14]

La Bennett occupe un site exceptionnel entre la rivière Richelieu et le Lieu historique national du Canal-de-Chambly en amont du pont Yule (originalement de structure tubulaire en bois construit en 1844 et premier pont à traverser le Richelieu) qui relie Chambly et Richelieu; au croisement de la route 112 et de l’avenue Bourgogne (un des plus anciens chemins du roi qui menait à Saint-Jean), deux artères importantes à Chambly; situé également à moins de 2 km du Lieu historique national du Fort-Chambly.

De plus, elle est située à l’entrée d’un quartier patrimonial et touristique très prisé, le Vieux-Chambly. C’est le quartier le plus ancien de Chambly, le bourg Saint-Jean-Baptiste, non loin du domaine des premiers seigneurs de la seigneurie de Chambly. On  trouve à proximité nombre de maisons patrimoniales du XIXe et XXe siècles, notamment le Site du patrimoine de la Maison-Thomas-Whitehead (1818), rue Bourgogne, la maison du Gouvernement (fin XVIIIe-début XIXe), rue Du Centre, et le manoir de Salaberry de 1814.

L’édifice de la Bennett est donc situé dans un quartier très ancien de Chambly qui s’est développé à partir de l’époque de la Nouvelle-France et qui deviendra un quartier ouvrier pendant sa longue période industrielle. Nous sommes dans la ligne droite de l’histoire.

-Usine et les pouvoirs de l’eau :

L’usine Bennett a été érigée sur des terrains désignés pour des manufactures au pouvoir hydraulique par l’ingénieur Charles Legge le long de la rivière Richelieu en 1872.

Le Richelieu en amont des rapides

Ce pouvoir hydraulique de la rivière Richelieu identifié par Legge mène à l’établissement d’un barrage hydroélectrique en aval du site vers 1891 par l’ancêtre de  la Montreal Light Heat and Power Company (aujourd’hui Hydro- Québec). Pour dédommager l’industriel Samuel Thomas Willett pour la perte d’énergie qu’il subira, il reçoit en contrepartie un pouvoir continu de 1000 chevaux-vapeur à perpétuité. Cette énergie est équivalente à 746 kilowattheures d’aujourd’hui. Les droits énergétiques se  transfèrent avec les immeubles jusqu’au Groupe Bennett Fleet. Le bloc de 746 kilowatts heures atteint une valeur de 24 962.69$ par mois en 2007 quand Hydro-Québec refuse de continuer de le reconnaitre[15]. Plusieurs poursuites de  plusieurs millions de dollars sont toujours en cours.

Le carton-fibre (pièce maîtresse de son usine) était fabriqué sur un type de machines à papier spéciales appelées « Wet-Machines ». L’accès à l’eau directe de la rivière Richelieu par station de pompage au bord de l’eau favorisait l’usine. Une tour d’eau présente sur le site a été démolie.

Autres bénéfices du site : le canal de Chambly avec un bassin en aval pour le transport de matériel et de produits par la voie maritime. Avantagé par le pont ferroviaire qui traverse le Richelieu le long du côté sud du site, un débarcadère s’est ajouté à l’ancien bâtiment, encore une fois pour desservir les besoins de l’usine d’une façon très efficace.

-Architecture :

Le bâtiment de la Bennett est en soi impressionnant sans être tape-à-l’œil : des lignes pures et fonctionnalistes, une économie de moyens et de matériau. On a pu dire qu’il  était représentatif de l’architecture industrielle du début du XXe siècle sans être exceptionnel. Pourtant, à titre de seul vestige de l’époque industrielle à Chambly et dans la région, il le devient.

La façade actuelle

Sa particularité tient à un tracé en « L » qui s’adapte parfaitement à son environnement particulier enclavé entre la rivière Richelieu et le Canal de Chambly. En plus de la valeur de témoin de l’histoire du bâtiment, c’est aussi cette adéquation au site qui serait perdu avec sa démolition. Le mur qui longe l’avenue Bourgogne l’encadre joliment, créant une forte perspective sur ce tronçon de route.

Pour l’œil attentif, le bâtiment présente plusieurs détails intéressants, dont certains tirent vers l’Art déco, visibles sur la façade qui longe l’avenue Bourgogne. Il comporte aussi de belles verrières toujours visibles à l’arrière, bien que plusieurs aient malheureusement été briquées au fil du temps. Le pont de chemin de fer désaffecté qui  s’élance de l’arrière du site pour traverser le Richelieu rappelle lui aussi un élément disparu du paysage de Chambly, après y avoir joué un rôle central : le train, et offre une  vue magnifique sur la rivière. Notons enfin que le site, « re-naturalisé », compte maintenant un boisé et de nombreux arbres matures.

Le patrimoine industriel est mal aimé au Québec, surtout en région. On commence tout juste à en comprendre la valeur et à trouver des moyens de le préserver et de lui donner une nouvelle vie qui serve les communautés. Au moment d’écrire ses lignes, la Ville de Magog vient de changer sa réglementation pour mieux protéger son patrimoine bâti dont la vieille partie de l’usine Dominion Textile[16], dessinée par la même firme que la Bennett Fleet. Les villes voisines de Chambly, comme Saint-Jean-sur-Richelieu, ont vu cette partie de leur histoire peu à peu effacée du tissu urbain, ou transformée en projets privés qui gardent plus ou moins le cachet d’origine et se limitent souvent à ce qu’on nomme le « façadisme », soit l’intégration de quelques éléments d’origine dans un ensemble d’un tout autre style.

Nous espérons que la Bennett, qui marque l’entrée de Chambly depuis plus de cent ans, puisse faire partie des histoires qui finissent bien, dans le respect du cachet et du développement de la ville.


Sources :

[1] Lefebvre, Christiane. (1997). « Le parc des rapides, ville de Chambly. » Histoire Québec, 2 (2), 33-3.

[2] Les sources divergent.

[3] Là encore, les sources divergent.

[4] Bachand, Laurène, Le Palimpseste – Conjuguer évolution du lieu et perpétuation de la mémoire – Le cas de l’ancienne usine Bennett Fleet Inc. à Chambly, Essai (projet) soumis en vue de l’obtention du grade de M.A, 2012.

[5] Répertoire du patrimoine culturel du Québec : https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=26519&type=pge

[6] Bachand, Laurène, Le Palimpseste – Conjuguer évolution du lieu et perpétuation de la mémoire – Le cas de l’ancienne usine Bennett Fleet Inc. à Chambly, Essai (projet) soumis en vue de l’obtention du grade de M.A, 2012.

[7] Voir :  https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/detail.do?methode=consulter&id=205883&type=bien

[8] Bachand, Laurène, Le Palimpseste – Conjuguer évolution du lieu et perpétuation de la mémoire – Le cas de l’ancienne usine Bennett Fleet Inc. à Chambly, Essai (projet) soumis en vue de l’obtention du grade de M.A, 2012.

[9] Voir articles de presse ci-joints.

[10] Demande de certification d’autorisation de démolition, Ville de Chambly : https://www.ville.chambly.qc.ca/2020/08/demande-de-certification-dautorisation-de-demolition-adressee- a-la-ville-de-chambly/

[11] Voir : https://www.change.org/p/p%C3%A9tition-contre-la-d%C3%A9molition-de-la-bennett

[12] Voir : https://www.ville.chambly.qc.ca/wp-content/uploads/2020/06/fiches_patrimoniales_bennett.pdf

[13] https://www.mrcvr.ca/wp-content/uploads/2019/11/MRC-VR-rap.-synthese-2015.04.23li.pdf, page 168.

[14] A Handbook of the Canadian pulp and paper industry, Montreal, Canadian Pulp & Paper Association, 138 pages.

[15] Voir : Baril, Hélène, « Un litige qui pourrait coûter cher chez Hydro-Québec », La Presse, 17 mars 2009.

[16] « Magog modifie sa réglementation pour mieux protéger son patrimoine bâti », Radio-Canada, janvier 2021.

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1761099/reglementation-magog-patrimoine-bati-immateriel-preservation