Chambly, 18 décembre 2018 : événement au profit de Christian Picard : se tenir debout.

Sentiment

Ce matin du 22 novembre, devant les béliers mécaniques qui avaient commencé leur oeuvre de destruction massive de la maison René-Boileau, j’étais tétanisée par la violence du geste, révoltée par ce mépris de l’histoire, indignée parce qu’on nous refusait ainsi et à jamais toute possibilité d’apprendre ce que la vieille demeure qui veillait sur les destinées de Chambly aurait pu nous révéler.

À la longue liste des raisons invoquées pour raser le patrimoine, il faudra désormais ajouter la colère d’un maire.

Ce soir-là, la télévision de Radio-Canada allait diffuser un reportage peu élogieux sur le personnage. Même un chroniqueur de La Presse l’a compris.

Colère ou vengeance ? Les anciens pharaons d’Égypte effaçaient toute trace de leurs prédécesseurs afin qu’ils soient à jamais rayé des mémoires.

Les talibans ont mis à terre les grands bouddhas de la vallée de Bâmiyân, Daesh a détruit Palmyre, des patrimoines de l’humanité.

À Chambly, le nôtre, celui qu’on a rasé sans laissé un moellon ou un clou forgé remontait jusqu’à la Nouvelle-France.

Aucune raison acceptable n’a été donnée pour expliquer ce geste démesuré.

« Un trésor national », s’est exclamé Yves Lacourcière, auteur de l’essai :

« Accusé de non-assistance à patrimoine en danger… ou la mort annoncée de nos patrimoines bâtis… »

Comme de fait…

De véritables experts en bâti ancien, et ils ont été plusieurs à entrer dans la maison, Luc Émond, Roger Picard, Yanic Couture, Marie-Josée Deschênes pour n’en nommer que quelques-uns, étaient tous unanimes : aucune raison n’empêchait la restauration de la maison…

Malgré nos appels répétés, on ne les a jamais consultés.

Les poutres, les sablières, les solives, l’escalier, le plafond à caissons, les manteaux de cheminée, tout a été pillé, écrasé, jeté à la décharge municipale. Rien, il ne reste plus rien qu’un trou béant.

Il n’y a qu’un mot pour qualifier l’anéantissement de cette maison: barbarie.

La destruction de notre maison a créé une onde de choc dans tout le Québec.

Maison

Avant de parler de cette onde de choc, parlons donc de cette digne demeure qui abritait en ses aîtres des fantômes dont l’histoire est fascinante pour qui aurait voulu en prendre acte.

Située sur une des plus anciennes concessions au carrefour des grands chemins, avec le fort français, la maison Boileau était le point d’ancrage du patrimoine de Chambly : 350 ans d’histoire en Amérique du Nord, c’est beaucoup, c’est tout dire.

Dès 1723, l’Aveu et dénombrement du seigneur de Niverville nous apprend que cette concession est la plus développée de la seigneurie.

Aux environs de 1750, à l’époque où se construit une première église en pierre pour remplacer celle de bois, Pierre Boileau achète la concession et y habite une maison. Vingt ans plus tard, il fera l’acquisition de la concession voisine, celle où son fils unique, René, futur député du parlement de 1792 qui vient d’épouser la noblesse française en la personne d’Antoinette de Gannes de Falaise, construira sa maison pour y élever ses enfants.

Quant à la « maison paternelle », elle est en partie débâtie. Nous savons peu de choses sur l’occupation du terrain, sinon la construction d’une petite chapelle de procession, jusqu’en 1819, date où nous avons la confirmation que René fils, le notaire patriote, l’habite et fait faire des aménagements.

Dans la seigneurie, les Boileau sont incontournables. Au-delà des notables qu’ils prétendent être, ils sont surtout des fils et des filles de ce pays qu’ils connaissent par coeur et qu’ils ont parcouru, des immenses forêts du lac Champlain jusqu’à fort La Reine où Pierre s’est rendu avec les La Vérendrye. Les Boileau appartiennent au clan Couc Ménard, cette incroyable famille métissée issue d’interprètes en langues « sauvages » et de voyageurs du commerce des fourrures : ils sont de ceux qui ont marché l’Amérique…

Après les Boileau et leurs descendants, les maisons et terres passeront dans diverses mains : la famille Larocque pour la maison de René père, le marchand John Watts et sa famille Malsburg pour celle de René le notaire. C’est M. Watts qui fera construire l’autre maison et la grange qui composaient un ensemble avec la maison René-Boileau. Par le jeu des alliances et des héritages, cent ans plus tard, une importante famille bourgeoise de Montréal, les Gravel, possède ce qui restera de l’héritage des Boileau. Madame Gravel est décédée l’hiver dernier.

En 2016, AVIS DE DÉMOLITION. Les Amis de la maison René-Boileau : André Bujold, Jan Johnson, Clément Locat, Raymond Ostiguy, Louise Chevrier, avec l’aide de Ricardo Larrivée et de Véronique Hivon, entreprennent une lutte emblématique qui a fait coulé pas mal d’encre. Lutte qui nous a mené jusqu’à Québec, bataille gagnée. L’achat par la Ville de la maison avec promesse de la restaurer et des moyens pour le faire nous avait presque rassurés.

Nous en connaissons tous le résultat.

« Démolition sauvage de la maison Boileau à Chambly », ont titré les journaux

Pour avoir oeuvré pendant vingt ans avec des organismes nationaux en préservation de patrimoine, j’ai rarement vu, lu ou ressenti autant d’indignation dans la population en général, entendu parler de douleur, de blessure, de geste sauvage, impardonnable.

L’onde de choc

Revenons à cette terrible matinée du 22 novembre, devant la maison Boileau qu’on assassinait.

Christian. Il vient d’arriver sur le site, fait arrêter les travaux… la police est appelée, des journalistes sont sur les lieux, les caméras de télévision accourent. Christian refuse de s’enlever, il sera arrêté.

Ce n’est pas vrai, dit-il, qu’on va assister à la destruction de notre patrimoine sans rien faire…

J’en ai encore des frissons.

Pour les organismes en patrimoine, la destruction de la maison Boileau représente l’équivalent de la perte de la maison Van Horne à Montréal, en 1973, et qui avait mené à la fondation d’Héritage Montréal et suscité un éveil des consciences face à la préservation du patrimoine.

Ils s’étaient dits : Ce n’est pas vrai qu’on va assister à la destruction de notre patrimoine sans rien faire….

Il ne faut pas oublier cette phrase, jamais.

Désormais, il faut se tenir debout !

Et que cesse la barbarie !

Pour le site de la maison du notaire Boileau, site archéologique avéré, nous souhaitons des fouilles exhaustives afin que le terrain nous livre tous les secrets d’histoire qu’il contient. Puis une mise en valeur qui ne sera pas une reconstruction de carton-pâte, un simple décor qui viendrait altérer le patrimoine environnant, toujours bien présent.

Pour le Québec, des organismes en patrimoine estiment que Québec devrait procéder à un inventaire exhaustif incluant les Villes et les propriétaires privés afin d’empêcher toute autre démolition. D’abord empêcher les démolitions qui se succèdent à un rythme effréné, pour enfin réfléchir à une véritable mise en valeur dans les règles de l’art, avec des experts, dans une véritable perspective de transmission des connaissances et de l’histoire.

Désormais, la petite phrase de Christian doit devenir: « Plus jamais nous ne détruirons notre patrimoine… »

Louise Chevrier… à La Croisée des Chemins, le 18 décembre 2018.

Maison Boileau, Chambly (1820-2018)